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Dans les forêts de Sibérie, Février - juillet 2010

Dans les forêts de Sibérie

Février - juillet 2010
De Sylvain Tesson
En stock, expédié demain En stock, expédié demain 8,00 €
vendredi 03 avril 2020 5 étoiles

Il y’a dix ans Sylvain Tesson se confinait volontairement pendant six mois dans une cabane en Sibérie. Lire ou relire son journal quotidien prend une valeur supplémentaire en cette période. Mais pas seulement, tellement ce texte magnifique ouvre des perspectives sur nos vies.

28 février, cela fait 13 jours que Sylvain Tesson s’est volontairement confiné dans une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal. Il tient son journal et écrit:
« (…) Ce n’est pas rien d’être grains de poussière en ce monde.
Voilà que je m’intéresse à la poussière. Le mois de mars va être long ».

C’est le genre de sentence, encore plus pertinente en période de confinement généralisé, qui m’a fait entrer définitivement dans l’univers de Sylvain Tesson. Et pourtant ce n’était pas gagné. J’avais commencé par « Sur les chemins noirs », séduit par les critiques, les prix, la « reconstruction » d’un homme passé près de la mort. Et puis les premières pages m’avaient vite rebuté, encore un récit de voyage au jour le jour, une traversée de la France. Rédacteur en chef d’une revue de cyclotourisme j’en avais soupé des bivouacs de pèlerins à vélo refaisant le monde, parce qu’ils dormaient le soir sous la tente, interrogeant les étoiles sour leur destinée. J’avais donc posé mon sac dès les premières pages, laissant l’écrivain monter seul vers la Manche.

Et puis il y’eut Vincent Munier, déjà découvert avec « Artique » et qui publiait un nouvel ouvrage sur le Tibet. A côté de ces photos, gravées pour toujours dans ma mémoire, de petits textes, des aphorismes, des pensées magnifiques. De pures merveilles, des petits bijoux d’intelligence et de réflexion. Et un livre intitulé simplement « La Panthère des Neiges ». Le tout signé de Sylvain Tesson. Alors j’ai repris mon sac à dos, l’esprit plus ouvert, oubliant le récit de voyage. Et j’ai remonté les Chemins Noirs, faisant route en sens inverse. Et j’ai découvert une prose magnifique, des considérations philosophiques, historiques, géographiques dont on voudrait retenir tous les termes. Je remontai le temps à rebrousse poil et entamai après ce 17 mars 2020, la lecture de « Dans les forêts de Sibérie », un ouvrage en écho avec la situation actuelle. Une différence cependant, mais de taille: Tesson se confine volontairement pendant six mois loin de toute vie humaine par moins 35 degrés sans autre ambition que de réfléchir: « Assez tôt, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis promis alors de m’installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie ».

Une des forces majeures de ce journal réside dans cette modestie et l’absence de leçons clamées à tout vent au monde. Tesson raconte ses gestes, sa vie, ses activités limitées à l’observation, la marche, la survie, la réflexion mais il refuse à tout moment de donner des leçons, d’inciter à un retour à la nature. Il ne croit plus aux injonctions collectives (il est vrai que la proximité du goulag fait réfléchir), il ne propose pas un cours d’écologie ou un modèle de vie. Lucide il précise que la décroissance nécessiterait l’impossible venue d’un despote éclairé tant la nature humaine est imparfaite. Il pense et vit pour lui même et si ses pensées peuvent être utiles à d’autres tant mieux. Sinon tant pis.

Ce journal est donc riche. Riche de descriptions de la nature, riche d’aphorismes, riche de pensées originales. A sa manière c’est une forme de sagesse qui transparait mais une sagesse individuelle, intérieure. La joie d’être réveillé chaque matin par les mésanges qui frappent à la fenêtre, ou d’entendre les craquements du lac sous l’effet du dégel suffisent souvent à dompter le temps, ce temps que l’on cherche à fuir dans les agglomérations:  « L'homme libre possède le temps. L'homme qui maîtrise l'espace est simplement puissant. En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain, on ne sait même plus qu'il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont ». Il faut donc prendre son temps pour lire cet ouvrage, savourer chaque mot, chaque pensée. Réfléchir.

On ne saurait réduire ce livre à des aphorismes, surtout pas, et ne manque jamais l’heureuse distance ironique que produit le fait de se regarder le nombril. L’humour est omniprésent pour rappeler notre impuissance à vouloir appréhender le monde.

J’ai écrit dans ma tête, cette modeste chronique en désherbant les pieds d’une haie. En coupant le lierre envahissant, je me suis demandé si j’arrêtais la vie ou si je la multipliais par deux en scindant les racines et aussi si … Malheureusement je n’ai pas le talent de Sylvain Tesson pour pousser plus loin la réflexion et transformer une simple constatation en aphorisme inoubliable.
Mais en regardant les mètres de haie qui me restent à désherber en solitaire, avec mes seules mains et ma pensée (même réduite et limitée), je me dis que finalement le mois d’avril ne sera pas aussi long que prévu.

Eric


Image manquante

Les incas

Garcia Franck
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vendredi 20 mars 2020 4 étoiles

Si vous pensez que « les Incas » sont une coalition de diverses civilisations formées vers le 11ème siècle, qui s’est agrandie géographiquement pour atteindre son apogée et former un Empire détruit par l’arrivée des espagnols en 1532, il va falloir biffer tous les termes de ce que vous pensez être vos connaissances. Les Incas n’ont jamais existé car il n’y eut qu’un Inca, « l’Inca », celui à la tête d’un vaste territoire essentiellement côtier du nord de la Colombie actuelle au sud de l’Argentine. D’empire, il n’y en eut point, ce vocable issu d’une pensée politique européenne et rappelant l’organisation romaine, ne correspond pas à l’organisation pré hispanique. L’Etat inca s’appelle le Tahuantinsuyu, les « quatre parties réunies », le chiffre quatre étant omniprésent, et ne ressemble en rien à nos modèles politiques connus. Ces bases établies, il va falloir éviter ensuite les écueils d’une interprétation a posteriori. Se méfier des chroniques espagnoles à la gloire des conquistadores apportant la civilisation à des sauvages mais aussi des réappropriations indigènes à partir des mouvements d’indépendance de la moitié du 19 ème siècle. Ces mouvements post coloniaux visaient à faire des civilisations incas les prémices d’une société socialiste égalitaire. Il faut tout remettre à plat en oubliant nos « connaissances » très vite périmées sous l’assaut de nouvelles investigations, encore partielles mais en progrès constants.

Par contre, si vous ne savez rien des Incas, alors vous allez pouvoir comprendre le processus de conquête espagnole, les difficultés de son établissement et surtout approcher véritablement la pensée, l’organisation politique de cette civilisation ancrée, contrairement à ce que pensaient les envahisseurs, dans un passé réel et inventé où les mythes eurent une place fondamentale. Plus exactement un triptyque mythique avec d’abord un socle commun aux civilisations andines, Viracocha, force créatrice imparfaite. Ensuite pour justifier la suprématie des habitants de Cuzco, les frères Ayar, à l’origine selon le mythe, de la dynastie des Incas et qui rapprochèrent le pouvoir de la ville, et enfin l’Inca majeur, Pachacutec, placé dans une perspective cosmique. Ce dernier, prit une place primordiale au sein des Incas qui se succédèrent au pouvoir, chef pivot auquel se rattachèrent de nombreuses valeurs dynastiques.Trois socles fondateurs pour la compréhension de ce monde.

S’appuyant sur les recherches archéologiques, scientifiques les plus récentes, cet ouvrage de synthèse se montre aussi passionnant lorsqu’il évoque les conditions de vie des marins sur les bateaux espagnols que le mode de vie des habitants de Cuzco. Il recherche dans les récits non écrits, mythiques, la construction d’une perception de l’univers avec une mission sacrée, éloignée des modes de pensées européennes: organiser l’espace et le temps.

Ce livre érudit mais d’une lecture aisée a le mérite de rendre compréhensible une histoire presque toujours caricaturée et complexe. Franck Garcia, docteur en archéologie à la Sorbonne, ne fait pas dans son ouvrage de la vulgarisation, mais tout en gardant une remarquable rigueur scientifique, il permet aux non-spécialistes de mieux comprendre cette civilisation égale des plus grandes, réduite trop souvent à des images conventionnelles d’adoration du Soleil et de sacrifices. Et qui fut aussi détruite par la mortalité de 90 % de ses habitants, non immunisés contre les maladies apportées par les espagnols. Comme un rappel que l’histoire se répète éternellement.

Eric


Vagues à l'âme

Vagues à l'âme

De Grégory Mardon
cet ouvrage n'est pas en stock, pour l'instant il n'est pas possible de le commander cet ouvrage n'est pas en stock, pour l'instant il n'est pas possible de le commander 15,00 €
samedi 14 mars 2020 4 étoiles

Les yeux émerveillés d’un enfant pour un grand père boucher dans la Marine, c’est ce que raconte cette BD toute en douceur et tendresse. Une vie ordinaire d’un homme peu ordinaire. Racontée et dessinée avec sensibilité.

C’est un peu comme si on ouvrait une boîte à chaussures pour découvrir et raconter l’histoire de photos sépia. Des photos de famille. Sur l’une d’elles, trois hommes, cigarettes à la bouche, le regard fier et la gouaille insouciante de ceux qui ont la vie devant eux. Ils ont la tenue de marins des années trente. Il est écrit au dos « Quand on est marin, on ne s’en fout pas un brin ». Au centre, celui qui tient par les épaules ses deux amis, s ‘appelle Adolphe Hérault. Il est le grand père de Grégory Mardon, l’auteur de cette BD. Il a cette photo, le dessinateur, mais il n’a pas que cela, car il l’a connu ce grand-père et écouté religieusement pendant les premières années de sa vie: « j’avais 16 ans quand je le vis sur son lit de mort, je regrette à présent d’avoir dû garder cette dernière image en souvenir ».

Alors comme pour exorciser cette vision, il le fait revivre sous la mine de son crayon. Pas de couleurs, de gouaches ou d’aquarelle mais des nuances de gris et de noir qui vont si bien à une vie, après tout, assez ordinaire dans son déroulement peu ordinaire. C’est que ce n’est pas un héros cet aïeul et pourtant à sa manière il ne mena pas la vie de Monsieur Toutlemonde. Adolphe, dit « Dodo » travaille dans une boucherie à Douai mais il se dit très vite « qu’il ne passera pas son existence ici ». Alors il s’engage dans la Marine Nationale pour se retrouver à bord à … la boucherie. Commencent alors des récits de voyage riches d’amitié, de découvertes comme ces pyramides «  des terrils en pierre de taille », de bagarres et d’amour. C’est qu’il est un peu caïd Dodo, un peu sportif, un peu désobéissant et il se retrouve souvent aux fers en fond de cale. Une forte tête qui préfère les poings aux bons-points.

Ces histoires, il les a souvent racontées à son petit fils, les a sûrement enjolivées mais dans l’esprit de l’enfant elles devinrent épopée, mythe familial, suscitant l’imagination du petit Grégory quand son grand père vient chez lui à Arras. Le talent de Grégory Mardon devenu dessinateur, scénariste de Bd et adulte, est de traduire avec une grande justesse de ton cette admiration devant des histoires qui devinrent des légendes.
Le dessin est d’une douceur infinie quand il s’agit d’évoquer l’amour de Dodo pour sa femme et ses enfants. Il capte le passage du temps et les dernières pages de Adolphe en retraite, aimant toujours Carmen et devenant turfiste, avant de succomber à la maladie sont magnifiques. Jusqu’à ce pied de nez de Dodo qui mourut dans une petite chambre à l’étage créant un beau « bordel pour l’amener au cercueil qui ne pouvait passer nulle part ». Tendresse, humour, mélancolie, un joli cocktail auquel le noir et blanc va si bien, écartant tout exotisme ou tape à l’oeil.
A sa manière, cette BD nous donne envie d’aller voir à notre tour la boîte à chaussures dans le bas de l’armoire, pour y rechercher trace de notre passé, qu’il soit couleur sépia ou en couleurs. Et d’y retrouver peut être l’image d’un grand père ou d’une grand mère, image qui s’efface à la vitesse vertigineuse de l’oubli.

Eric


Pot-Bouille

Pot-Bouille

Dessins de Éric Stalner
De Cédric Simon
En stock, expédié demain En stock, expédié demain 20,00 €
mardi 10 mars 2020 4 étoiles

Dans une magnifique adaptation du roman « Pot-Bouille » d’Emile Zola, Stalner et Simon redonnent vie à une histoire intemporelle d’ascension sociale espérée. A n’importe quel prix.

Avec cet excellent "Pot-Bouille" Eric Stalner et Cédric Simon, qui avaient déjà adapté le roman « La Curée » utilisent toutes les ressources de leur art pour dépoussiérer une oeuvre publiée originellement en 1882.
Bien entendu ils restent fidèles au roman, véritable manuel du parfait arriviste dans le Paris qui se transforme sous l’impulsion et les directives d’Hausmann. Alors que les riches se retrouvent dans de nouveaux quartiers sélectionnés, Octave Mouret, 22 ans, débarque dans la capitale, bourré d’ambition et de cynisme. Accueilli chez des amis, dans un de ces nouveaux immeubles « bourgeois », il va loger juste en dessous des chambres des domestiques. Sa volonté va être de vouloir descendre les étages, dans une hiérarchie sociale inversée. Le but à atteindre: le rez de chaussée où trône le magasin de « soieries et nouveautés Vabre « .

Il y’a le haut et le bas mais aussi le devant et le derrière. Devant, une façade belle, propre, distinguée. Comme sur la magnifique couverture, les fenêtres brillent de mille feux. On donne à voir une image respectable, brillante, dorée. Derrière, des intérieurs cyniques, marqués par l’hypocrisie, la veulerie, les coucheries. Car plus que l’argent c’est le sexe qui anime ce « joli » monde corseté, où les redingotes du meilleur tissu côtoient les imposantes robes à crinoline. Zola avait décrit un univers féroce et violent. Les auteurs de la Bd avec beaucoup de talent, insistent sur cette violence tamisée par les bonne manières. Les femmes minaudent lors des soirées mondaines mais leurs visages se transforment en portraits monstrueux et vitupérants, une fois les lumières éteintes. Les hommes aux rouflaquettes et aux barbiches si soignées, le petit doigt en l’air, se vautrent et vomissent sur le tapis des bordels quand la nuit arrive. Les dessins de Stalner qui n’hésitent pas, comme en zoomant, à grossir les traits, font merveille. L’ignominie est dans les bouches déformées de haine, comme dans celle de l’oncle Narcisse Bachelard, dont chaque apparition donne la nausée. Le cynisme est dans les regards sournois magnifiquement suggérés, comme dans celui de Mouret dont on devine dès la première page l’hypocrisie séduisante.
Grâce au talent des auteurs, la Bd et son vocabulaire graphique enrichissent le texte de Zola. Si les portraits physiques sont superbes de réalisme et d’horreur, une trouvaille remarquable dès le début de l’album agrémente la lecture. Chaque logement se voit attribuer un code couleur qui accompagne les habitants. Le doré colorie ainsi le commerce du rez de chaussée alors que le marron terne illustre les logements des domestiques sous les toits, et que le mauve s’accorde aux Josserand. Le sens de lecture est aussi parfois modifié et inversé, comme lorsque les « bonnes » racontent les ragots de l’immeuble. On monte, on descend, au gré des phylactères, tels les commérages ou la hiérarchie sociale, dans la cour intérieure. 

Avec ses mots, Zola établissait une description féroce de son temps. Avec les dessins, Stalner et Simon accroissent cette férocité et mettent au goût du jour une oeuvre qui surpasse le temps. L’hypocrisie du vernis social n’a pas d’âge.

Eric


209 rue Saint-Maur, Paris Xe / autobiographie d'un immeuble

209 rue Saint-Maur, Paris Xe / autobiographie d'un immeuble

De Ruth Zylberman
cet ouvrage n'est pas en stock, pour l'instant il n'est pas possible de le commander cet ouvrage n'est pas en stock, pour l'instant il n'est pas possible de le commander 23,00 €
lundi 09 mars 2020 5 étoiles

Faisant suite à un film présenté sur Arte en 2018, Ruth Zylberman retrace dans ce livre les vies passées et actuelles des habitants d’un immeuble du X ème arrondissement de Paris. Un ouvrage émouvant, magnifique qui redonne vie à ces « gens de peu » qui font l’Histoire.

Les déportés disparaissent, menacés par l’âge et le temps qui passe. Ruth Zylberman écrit à la fin de son ouvrage que « leurs défaillances, la perspective de leur disparition sonne au-delà de la peine, comme une possible, quoique inéluctable, défaite face au mal ». Alors que la réalité de la Shoah est de plus en plus mise à mal ou minorée, recueillir ces voix parait être un acte d’urgence. A lire « 209 rue Saint-Maur », on se dit pourtant que dans un siècle ou deux, il y’aura bien encore des écrivains, des historiens, des chercheurs, capables de restituer la réalité d’aujourd’hui, et d’éviter cette « défaite ». C’est le cas de l’autrice, écrivaine, cinéaste, qui dans cette « autobiographie d’un immeuble », débutant lors de sa construction au milieu du XIX ème siècle et s’achèvant en 2018, raconte la vie de femmes et d’hommes, de Communards et d’émigrés de l’Est des années trente, de juifs raflés et de victimes des attentats du 13 novembre 2015. Les histoires de Odette, Albert, Daniel, Henry, Charles, Marguerite, Simone et de beaucoup d’autres. Un peu comme si les murs avaient des oreilles et avaient pu enregistrer ces histoires intimes, de mariages et de dénonciations, d‘adultères et de résistance, de vies et de souffrances d’individus dont l’histoire intime côtoie la grande Histoire.

Tout a commencé par une carte établie par Serge Klarsfeld et un géographe lyonnais qui ont tracé une carte des enfants déportés de Paris entre 1942 et 1944. Au 209 rue Saint-Maur, neuf points rouges pour neuf enfants. Le point de départ pour l’auteure à qui chaque immeuble représente « une terre natale », un « peuple vivant ». Débute alors un long travail de quatre années où les recherches historiques jouxtent les recherches de survivants directs ou indirects. Quatre années pour faire parler ces quatre bâtiments où se sont entassées dans des conditions précaires des générations d’ouvriers, d’artisans, de migrants, de pauvres.
A la manière de la coupe d’une maison de poupées Ruth Zylberman dessine des cases, leur donne des meubles, des surfaces et peu à peu les remplit de silhouettes, de professions, d’engagements politiques. De noms et de prénoms.
Si je suis avide de les entendre, ces voix, ce n’est pas pour accomplir un abstrait “devoir” de mémoire, l’expression seule me hérisse, ni afin d’élucider une énigme familiale. ».

Elle veille ainsi à ne pas combler les vides de propos ou de situations possibles ou imaginées à l’aune de notre temps. Pas de sanctuarisation mais une distance volontaire même si l’émotion affleure souvent, cette émotion d’autant plus perceptible que Ruth Zylberman est elle même petite-fille de Polonais immigrés dans les années 1930, dont une partie de la famille a été déportée en 1944.

Ce livre qui remonte le temps bien au delà de l’Occupation et de ce mois crucial de Juillet 42 quand se déroule la rafle du Vel d’Hiv, raconte aussi l’histoire de l’immeuble comme une vie ininterrompue, avec sa propre énergie, ses propres maladies, ses cahots, ses malheurs et ses bonheurs. Tout manichéisme est écarté à l’image de la famille Dinanceau dont le fils s’est engagé dans la LVF alors que le père, pourtant fidèle à Pétain, protège lui aussi les enfants juifs et les cache dans son logement. Une complexité qui renvoie souvent à cette question: qu’aurais je fait à cette époque, au moment des barricades de la Commune? Au moment des rafles et des dénonciations?

Ruth Zylberman fait une oeuvre salutaire même si il y’a la crainte de remuer le malheur, d’intervenir dans la vie de personnes qui comme Henry, parti aux états Unis, veulent tout oublier, ne pas revoir, ne pas penser. Henry, qui finalement traversera l’Atlantique et se demandera devant l’immeuble : « Vous savez, vous, si mes parents ont été heureux ici ? », question terrible et universelle qui renvoie à tous nos lieux de vie et de mémoire.

En écoutant les pierres nous raconter l’Histoire, l’autrice incite les Hommes à ne jamais oublier les leçons du passé pour que puissent se côtoyer les morts et les vivants.

Eric


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