Tu nous as quittés..., paraître et disparaître dans le Carnet du 'Monde'
EAN13 : 9782200354749
ISBN :978-2-200-35474-9
Éditeur :Armand Colin
Date Parution :
Collection :DD.ANT.COLIN GP
Nombre de pages :224
Dimensions : 22 x 14 x 0 cm
Poids : 278 g
Langue : français
Code Dewey :070.44

Tu nous as quittés...

paraître et disparaître dans le Carnet du "Monde"

De , Françoise Rivet

I?>Mariages et naissances : quand le couple et la famille s'affichent?>Si l'on commence à annoncer furtivement quelques mariages dans Le Temps au tournant du xxe siècle, il faut attendre l'entre- deux-guerres pour qu'on fasse part des fiançailles et des naissances. Jusque-là, elles relevaient trop de la sphère privée pour être rapportées en public. La frontière entre l'intime et le dicible se déplace donc après 1918. Le vivant se met à concurrencer le mortuaire. Peut-être est-ce là un contrecoup inconscient des grandes hécatombes de 14-18 ? Quoi qu'il en soit, le rapport entre annonces mortuaires et faire-part du vivant (cumulant naissances, fiançailles et mariages) se modifie subrepticement. Ces derniers montent en flèche et tendent à contrebalancer les autres jusqu'au tournant des années 1970 : de 16,5 % des annonces funéraires en 1919, ils s'élèvent régulièrement (54 % en 1949) et atteignent le pic de 55,2 % en 1969 pour s'effondrer à 19 % en 1989. Ces pourcentages constituent un indice sur les attitudes devant la vie et la mort. Le long sommet des années 1950-1960 correspond aux Trente Glorieuses. L'annonce de la vie va de pair avec l'optimisme fondamental de ces années-là. Et la reprise des avis de naissance à la fin du xxe siècle coïncide avec le rebond démographique observable depuis le milieu des années 1990. Une rubrique évanescente : les fiançailles?>Jusqu'à ce que le genre de l'annonce de fiançailles sombre statistiquement au cours des années 1970, deux données s'imposent à la lecture cumulée du carnet du Temps, puis du Monde jusqu'à la fin des années 1960.En premier lieu, fait surprenant, on annonce au moins autant les fiançailles que les mariages. Dans la société bourgeoise du premier xxe siècle et au-delà, les fiançailles étaient une période de mise à l'épreuve des amoureux. Autant le mariage donnait lieu à un déploiement de festivités débordant sur l'espace public, autant les fiançailles restaient l'objet d'une certaine confidentialité : ce n'était nullement un mariage à l'essai, mais un test pour éprouver la profondeur des sentiments que se prêtaient les soupirants. Or, le nombre des annonces de fiançailles ne cesse de talonner celui des mariages, voire de le dépasser : 43 contre 38 en 1929, 60 contre 62 en 1949, 134 contre 93 en 1969. On notera que le nombre d'annonces de fiançailles atteint un optimum un an après 1968. Il est vrai que la chute est spectaculaire dans les années qui suivent : 13 annonces en 1979, 5 en 1989, 6 en 1999. Et c'est un fait que, en 1969, fiançailles et mariages impliquaient des êtres déjà construits et donc moins atteints de plein fouet par la contestation des modes de vie bourgeois. Il n'empêche : c'est bien juste un an après 1968 que le carnet du Monde, à travers une étude il est vrai intradécennale, se remplit au maximum d'annonces de naissances, de fiançailles et de mariages. Tout se passe comme si mai 1968 avait d'abord été un séisme politique et non pas cette révolution dans les mœurs qu'il est d'usage de désigner aujourd'hui.En second lieu, l'annonce se reproduit à l'identique depuis le lendemain de la Première Guerre mondiale. En version minimaliste, cela donne : « On nous prie d'annoncer les fiançailles de Mlle Béatrice P., fille de M. et Mme François Marcel P., avec M. Vincent B., fils de M. J. Pierre B. (†) et Mme née Anne-Marie [...] » (15-09-2000). En version longue, ce sont les parents respectifs des jeunes gens qui annoncent. Souvent, les pères déclinent leur profession et parfois même font état de leurs décorations. Les impétrants, pris en sandwich entre deux parentèles, n'ont pas droit à la parole. Et c'est ainsi jusqu'en 1969.La quasi-extinction de ce genre d'annonce va l'arracher au langage codé. Désormais, ce sont les fiancés qui annoncent et les parents passent à la trappe. Quelquefois les fiancés omettent de faire état de leur patronyme et affichent un style décontracté : « Cécile et Éric sont heureux d'annoncer leurs fiançailles » (04-02-2005). C'est l'exposition au monde d'une bulle narcissique totalement inaccessible, sauf pour quelques happy few... Comme pour les autres annonces du carnet des vivants, le bonheur d'être deux s'exprime par le même crescendoémotif : « Anne-Sophie S. et Thierry M. ont l'incommensurable bonheur d'annoncer leurs fiançailles célébrées le [...] » (21-11-1992). Mais cette exaltation peut être formulée avec moins d'emphase. On peut accoler du Verlaine à l'annonce : « Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches. Et puis mon cœur qui ne bat que pour vous » (02-12-1989). L'effet poétique maximum est assuré lorsqu'on prend appui sur un lieu mythique pour se prêter serment d'amour : « Jarry et Maureen se fiancent au pont des Arts le 7 juin 1995 » (08-01-1995), « Nicolas H. et Stéphanie C. se sont fiancés dans l'intimité à Venise » (01-03-1996).

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